“N’écoutez que le vent qui passe ; il nous raconte l’histoire du monde.” Claude Debussy

Portrait de Claude Debussy en 1908, par Félix Nadar
Lorsque j’ai entendu pour la première fois les Préludes pour piano de Claude Debussy, vers l’âge de quinze ans, j’ignorais tout de ce compositeur. Pourtant, la première image qui s’est alors dessinée dans mon esprit était celle d’une toile impressionniste. Lorsque, quelque temps plus tard, j’ai découvert que l’impression était au centre de sa composition, j’ai eu le sentiment qu’il était parvenu à relever un défi a priori impossible à relever pour une musique que, peut-être à tort, nous qualifions de “savante”. Le critique Debussy, qui n’avait pour prétention que de fournir le plus sincèrement du monde ses impressions, et non une réflexion calculée, déplorait la musique trop scientifique, enfermée dans une structure formelle héritée de la sonate et du sempiternel développement thématique. A travers des formes ouvertes, ce compositeur nous offre une musique qui, si elle n’est pas de l’improvisation, a le caractère de l’improvisation. Mais ses rapports avec l’impressionnisme ne s’arrêtent pas à la forme. Nous savons qu’il entretenait des liens étroits avec les poètes et les peintres de son temps, qu’il les ait ou pas rencontrés personnellement. Le premier concert dédié à sa musique, en 1894, a été donné dans la galerie de la Libre Esthétique à Bruxelles, où les sonorités debussyennes ont côtoyé des toiles récentes de Renoir, Gauguin ou Sisley. Il aimait le vague onirique de Turner, qui était allé jusqu’à s’attacher au mât d’un voilier durant une tempête pour ressentir la fusion des éléments. Debussy admirait également les estampes japonaises du XIXe siècle. Peut-être voyait-il, dans les formes aplaties en silhouette d’Hokusai, qui représentait la pluie sous forme de lignes vigoureuses, un impressionnisme à l’orientale.
“J’aime les images presque autant que la musique“, confiait Debussy dans une lettre à E. Varèse. S’il fondait souvent ses œuvres sur des sujets empruntés à la poésie ou à la peinture, il se défendit un jour d’en employer les techniques. Mais peut-être son propos nous est-il parvenu déformé. Son utilisation ambiguë de la tonalité, qui l’a mené à la musique modale, ou sa manière de pallier aux limites techniques du piano en prolongeant artificiellement les sons, l’attention qu’il portait à la nuance des couleurs et aux contrastes de registres, sa conception de l’harmonie – originale pour l’époque – qui bouleverse la rupture admise entre consonance et dissonance, ne sont-ils pas à sa musique ce que les jeux de lumière et la division de la touche sont aux toiles des impressionnistes ?

Le château de Norham, lever de soleil, par William Turner
Marc Honegger a écrit, à propos de la musique pour piano de Debussy, “les notes donnent l’impression non pas tant des notes elles-mêmes que de leurs harmoniques ou même d’autres sons, que l’on ne peut entendre mais seulement imaginer“. Image, illusion, impression, mais qui se veulent témoins de la réalité. Si Debussy vilipendait le vérisme – équivalent musical en Italie du Naturalisme français – c’est peut-être parce que, pour lui comme pour les peintres impressionnistes, il n’y a de réalisme que des impressions, des perceptions changeantes d’une réalité mouvante. Entre la vision intérieure de l’artiste et la réalité, l’œuvre tente désespérément de combler un vide. Debussy ressentait la création comme un processus douloureux et révoltant, dont le résultat n’était qu’un compromis passé avec sa perception intime du monde.
Debussy savait apprécier la peinture impressionniste et y puiser des éléments d’inspiration. Pourtant, il lui reconnaissait une limite que seule la musique, selon lui, serait en mesure de dépasser. Alors que le peintre ne peut rendre les jeux de lumière qu’à travers une image statique, le compositeur bénéficie d’un matériau absent de l’espace, mais qui s’exprime dans le temps, et peut ainsi rendre la fugacité des ambiances naturelles. Un peintre cependant, Monet, a tenté de restituer les variations de couleur et de lumière à travers le principe des séries, en peignant notamment la cathédrale de Rouen à différentes heures du jour.

La cathédrale de Rouen, par Claude Monet
Dans ses Images pour piano, Debussy nous livre ainsi une succession kaléidoscopique d’images qui maintiennent en éveil l’imagination visuelle. Selon Edward Lockspeiser, “(…) Debussy recourt parfois à l’imitation [...], mais presque toujours, c’est l’évocation qui surtout l’intéresse (…)”.
C’est avec les Préludes que j’ai choisi d’écrire Le Chant de Vaudémont, car il s’agit de l’œuvre par laquelle j’ai découvert Debussy, et celle que j’entends en premier lieu à la seule évocation de son nom. La forteresse de Vaudémont, en grande partie enfouie sous la terre et que l’on aperçoit à travers un véritable voile végétal, m’a tout de suite rappelé les ruines de la légendaire cité d’Ys, visible à travers le rideau aquatique de l’océan, et qui se dévoile à marée basse. Cette cité en hommage à laquelle Debussy a composé l’un de ses plus fameux préludes : La Cathédrale engloutie. Au-delà des ruines dévastées par le temps et les Éléments se cache la nature complexe du rapport de l’homme à son passé, qu’il ne peut qu’entrevoir à travers des images floues et déformées, des fragments de témoignages. L’impressionnisme, tant musical que pictural, témoigne de la perception que nous avons de notre environnement spatio-temporel, qui marque les limites de notre appréhension du réel.
H.F.
Bibliographie :
DEBUSSY, Claude. Monsieur Croche et autres écrits. 2e édition. Paris : Gallimard, 1987. 361 p. (L’imaginaire).
HONEGGER, Marc (dir.). Dictionnaire de la musique : les hommes et leurs œuvres. Tome I : A-K. 2e édition. Paris : Bordas, 1986. 677 p. (Collection Marc Honegger).
LOCKSPEISER, Edward, HALBREICH, Harry. Claude Debussy. Paris : Fayard, 1980. 823 p. (Les indispensables de la musique).